QUELQUES  SOUVENIRS

 

D’UN  COLLEGIEN  DE  MYTHO

 

Nguyễn văn Tương

 

 

Je suis un enfant du Mékong, puisque je suis né à Sadec, une province située sur le Fleuve antérieur, dont parlait Mme Marguerite Duras dans son roman L’Amant. Après avoir fait mes études primaires complémentaires au chef-lieu de ladite province, je passai, en Juillet 1943, le concours d’admission en première année du Collège de Mytho, qui allait être baptisé Collège Le Myre de Vilers, du nom du premier Gouverneur civil de la Cochinchine. Le Collège Le Myre de Vilers est actuellement devenu le Lycée Nguyễn đình Chiểu. Vers le milieu du siècle dernier, le Viêtnam était sous la domination française, le Sud-Viêtnam étant une colonie sous le nom de Cochinchine, dont, avouons-le, j’ignore le sens étymologique. Dans tout le Sud-Viêtnam, il n’y avait que quatre établissements publics dispensant un enseignement primaire supérieur: pour les garçons le Lycée Petrus Trương vĩnh Ký à Saïgon, le Collège de Mỹtho, le Collège de Cầnthơ et, pour les filles, le Lycée Gialong à Saigon, sans compter deux établissements publics français à Saigon, à savoir le Lycée Chasseloup-Laubat et le Lycée Marie Curie. Le concours d’admission en première année du cycle primaire supérieur fut assez sévère, le nombre de candidats dépassant de loin le nombre de places offertes, ce qui contribuait au grand développement des institutions privées gravitant autour des établissements publics.

Pourquoi ai-je choisi de passer le concours d’admission au Collège de Mỹtho ? La question mérite d’être posée parce que Cầnthơ est plus proche de Sadec que Mỹtho. C’est que le Collège de Mỹtho jouissait alors d’une bonne renommée en matière d’éducation et de discipline. Surtout c’est parce que mon père, sans être catholique, avait fait ses études à l’institution privée Taberd à Mỹtho, qui se trouvait à côté de l’église de Mỹtho. Ce fut au début du siècle dernier un choix ‘’pathétique’’ pour mon grand-père pétri de traditions confucéennes, quand les concours triennaux venaient d’être supprimés par l’administration coloniale. En tout cas, le chemin fut balisé pour moi après le certificat d’études primaires complémentaires. Le concours comportait des épreuves écrites et des épreuves orales. En rédaction française, j’eus à répondre à la question suivante : ‘’Pourquoi souhaiteriez-vous réussir au concours d’admission au Collège de Mỹtho ?’’. Ce fut un sujet relativement facile à développer, mais le piège fut qu’il fallait le traiter dans un français simple et correct. Comme une des épreuves orales, j’eus à lire un morceau extrait d’Eugénie Grandet d’Honoré de Balzac, à un passage où Grandet père vit ses derniers moments. L’examinateur fut le professeur de français M. Đặng văn Bê, ancien inspecteur de l’enseignement primaire de Tây-Ninh et père du futur Capitaine de vaisseau Đặng Cần Chánh de la Marine nationale. Parmi les questions posées, il y en avait une à laquelle je n’avais pas donné une réponse correcte. C’est la question portant sur l’extrême-onction, qui est le sacrement conféré, en milieu catholique, à des personnes en danger de mort.

Je fus très fier de réussir mon concours d’admission au Collège de Mỹtho, car à Sadec il y avait alors une véritable compétition entre les familles pour envoyer leurs enfants aux collèges et aux lycées, comme si c’était la meilleure voie pour les préparer à leur vie professionnelle. Le directeur du Collège Le Myre de Vilers, M. Nguyễn thành Giung, docteur ès sciences, de retour de France, fut lui-même originaire de Sadec. La rentrée étant fixée à mi-septembre 1943, j’accompagnai donc mon grand frère pour faire le voyage en chaloupe à vapeur de Sadec à Mỹtho. N’ayant pas de parent à Mytho, mon père me mettait en internat du collège. Ce fut un régime assez sévère pour un jeune garçon que j’étais, car ce fut la première fois de ma vie de suivre une vie communautaire vingt-quatre heures sur vingt-quatre, le tout (cours, études, gymnastique, sport, petit déjeuner, déjeuner, dîner, sieste, sommeil, promenade guidée, sortie du dimanche, etc.) au rythme des sonneries électriques (sinon des coups de tam-tam) et sous le regard vigilant (même très vigilant) des surveillants. Je me sentis plus ou moins perdu dans ce nouveau monde entouré de clôtures infranchissables, si je n’avais pas mon grand frère lui aussi interne en quatrième année.

Dès la première soirée d’études, entra en classe un grand martiniquais que le surveillant d’études nous présenta comme étant le surveillant général du collège, la deuxième personnalité de l’établissement. A ma grande surprise il m’appela pour me nommer major de classe (quel honneur !) avec la double mission, primo de tenir le cahier de textes permettant au directeur du collège de suivre la progression hebdomadaire des enseignements et, secundo de garder le chiffon pour effacer le tableau noir (quelle horreur !), simplement parce que le tissu fut alors une denrée rare et chère. Je fus très fier de la première mission, mais très choqué par la seconde. Durant l’année scolaire, chacun des professeurs (la plupart ayant été issus de l’école normale supérieure de Hanoï, certains étant de nationalité française) fut chargé d’un groupe de matières : M. Đặng văn Bê, ci-dessus visé, nous enseigna le français (rédaction, lecture, récitation), M. Phùng văn Tài, les maths (arithmétique, algèbre, géométrie, dessin géométrique) (M. Tài a une de ses filles, Mme Phùng thị Tho, docteur en médecine), M. Nguyễn văn Long, l’histoire et la géographie, M. Huỳnh đình Tràng, le viêtnamien comme langue vivante ( !), M. Đinh căn Nguyên, le travail manuel (M. Nguyên a son unique fille, Mme Đinh thị Minh-Châu, pharmacienne). La première année comportait deux classes, la classe A et la classe B, chacune avec une quarantaine d’élèves environ, dont plus de la moitié en internat. J’étais en classe A avec MM.  Lâm văn Thạch, plus tard médecin colonel, Khương hữu Quý, directeur de recherches,  Huỳnh ngọc Diệp, colonel, chef de la province de Sadec, et un certain nombre d’autres plus tard occupant d’importantes fonctions dans le pays, tant au Nord qu’au Sud. Dans la classe B, il y avait MM. Ngô quang Trưởng, plus tard général de division commandant la première région militaire, Đào ngọc Thọ, colonel chargé de la logistique militaire, et Trần bá Chức, mon futur beau-frère. J’avais mes aînés ayant précédemment terminé leurs études comme MM. Lê minh Liên, ministre de l’éducation nationale, Võ văn Nhung, vice-ministre de l’économie, Trần công Trực, docteur en médecine, Phan tấn Chức, avocat du barreau de Saigon, Trần văn Trạch, célèbre chanteur-compositeur, ou faisant leurs études aux classes supérieures comme MM. Phạm hà Thanh, médecin général, Đồng văn Khuyên, général de division, Nguyên văn Nhu, médecin colonel, Võ thành Lượng, colonel du génie, etc. Parmi mes camarades des promotions suivantes, il y avait de nombreuses personnalités, comme MM. Dương mộng Ảo, directeur général de la cimenterie de Hà-tiên, Dương kích Nhưỡng, vice-Premier ministre, Trần an Nhàn, directeur général de l’Electricité du Viêtnam, Nguyễn thanh Liêm, vice-ministre de l’éducation nationale, Nguyễn thanh Nhàn, pharmacien, Lâm văn Bé, proviseur du lycée Nguyễn đình Chiểu, etc. Il est prié au lecteur de nous excuser des omissions ou erreurs inévitables, s’agissant des choses souvent vieilles de plus d’un demi-siècle.

Je disais plus haut que le viêtnamien (appelé alors l’annamite) n’était enseigné qu’en tant que langue vivante, pratiquement encore moins que l’anglais. Le français était la langue véhiculaire en classe, durant la récréation, au réfectoire, même sur le terrain de football ! Comme si nos ançêtres étaient de véritables Gaulois ! Le français fut affecté d’un coefficient assez élevé, juste après les mathématiques. Il fut fortement conseillé aux élèves de fréquenter assidûment la bibliothèque du collège, de cultiver le français par la lecture de romans, un roman par semaine si possible. Chacun des élèves avait un cahier spécialement réservé au résumé des œuvres lues pour s’attirer la faveur du professeur de français. On lisait par exemple : Robinson Crusoé de Daniel Defoe, Le Petit Chose et Les Lettres de Mon Moulin d’Alphonse Daudet, Sans Famille d’Hector Malot, Les Légendes des Terres Sereines de Phạm duy Khiêm, La Dame aux Camélias d’Alexandre Dumas fils, Barbe Bleue de Perrault, les fables de La Fontaine et une multitude de morceaux dans le livre de lecture. Ce fut à peu près le programme appliqué dans les écoles françaises en France. Un jour en vacances avec ma famille en Corse, j’ai rencontré par hasard un professeur français de mon âge. Pendant la conversation qui s’ensuivit, je lui ai demandé s’il se souvient d’’’Une aventure en Calabre’’. Son visage s’étant tout de suite illuminé, il ajouta sur-le-champ : ‘’Faut-il tuer tous les deux ?’’ et précisa, avec la satisfaction de retrouver subitement quelque chose enfoui au plus profond de sa mémoire, le nom de l’auteur: Prosper Mérimée. Ce fut le moment de dire : ‘’Les grands esprits se rencontrent’’. Mais au fond, je ne suis pas un grand esprit parce que, en ces temps, je connaissais peu de chose de la culture viêtnamienne, en particulier des œuvres remarquables du club littéraire Tự-Lực à Hanoï dirigé par l’ingénieur Nguyễn tường Tam. En mathématiques, M. Phùng văn Tài conduisit sa classe avec la rigueur d’un chef d’orchestre, sans concession aucune, surtout en matière de calcul mental et en dessin géométrique. Les écarts de discipline furent immédiatement sanctionnés par des consignes, qui nous privaient de sortie du dimanche ! On avait raison de dire que la jeunesse est sans pitié.Tous les professeurs étaient des hommes (pas de femmes) originaires du Sud, sauf M. Delagoutte, professeur de français en 4e années A et B, et M. Phùng văn Tài originaire de Hanoï avec l’accent des gens du Nord. Certains élèves, criblés de consignes, n’hésitèrent pas à imiter, en la déformant, la voix de M. Tài pour la tourner en dérision, ce qui leur valait des sanctions bien méritées. Bien qu’il m’eût infligé des consignes (pour d’autres motifs), j’ai toujours reconnu M. Tài, comme un pédagogue d’une grande conscience professionnelle mise au service de la future classe dirigeante du pays.

Chaque matin, ensemble nous nous mettions en rangs, par classe, dans la cour d’honneur pour le salut au drapeau tricolore, en présence du directeur du collège et du surveillant général. Un des nôtres étant désigné comme chef d’orchestre, nous chantions à pleins poumons des chansons aux paroles françaises : la Marseillaise, Maréchal Nous Voilà ! (quel sacrilège !), la Jeunesse de Mytho, Flotte Petit Drapeau, la Marche des Etudiants, rarement des chansons aux paroles viêtnamiennes : Bạch-Đằng giang, Chi-Lăng, Sinh-viên Hành-khúc, etc. Le dimanche et les jours fériés, nous avions droit aux sorties, matin et après-midi, sauf les consignés. Le jeudi, nous n’avions pas de classe dans l’après-midi, réservé aux promenades guidées. Les surveillants, appartenant au cadre des instituteurs des classes primaires, nous accompagnaient pour aller à pied soit au Petit Tour d’inspection, soit à la pagode Vĩnh-Tràng, soit au Vieux Marché, soit encore au débarcadère du bac sur le Fleuve antérieur. Pour les sorties, nous devions être en tenue correcte dûment contrôlée par le surveillant général: uniforme short,  casque blanc, écussons noirs au col avec les lettres CMV (Collège Le Myre de Vilers) brodés au fil safran, des chaussures convenables. Les vieilles photos montrent les promotions précédentes en grand costume, cravate, souliers de cuir, comme de vrais gentlemen élégants se rendant à un mariage.  Quoiqu’il en soit, on reconnaissait facilement les collégiens, qui furent infailliblement suivis, à leur grande satisfaction, de marchands de glaces, de sorbets, de sandwiches, de soupe chinoise.       

Ce n’est qu’à l’âge de seize ans, alors que j’étais en classe de deuxième année, que je commençai à constater que la vie n’est pas toujours un long fleuve tranquille. C’était la Seconde Guerre mondiale en Europe, en Asie et dans le Pacifique, semant partout malheur et désolation. En Indochine, les troupes japonaises ayant été débarquées, notre pays subit une double domination française et nipponne. Le nord du pays connut une terrible famine, avant que n’intervînt le coup de force japonais du 9 mars 1945, mettant fin au régime colonial français et libérant du coup des forces révolutionnaires insoupçonnables, mais pas seulement marxistes. Le pays allait être plongé dans une longue guerre de trente ans infiniment dévastatrice, humainement et matériellement. Des soldats japonais, armés de mitraillettes, vinrent arrêter le surveillant général du collège en tant que citoyen français. De petites gens, comme il en existe partout et en tous temps, s’agitèrent auprès du nouveau pouvoir éphémère pour introduire l’enseignement des caractères chinois et du japonais. Tout ne serait plus jamais comme auparavant. Je rentrais dans ma province natale, la mort dans l’âme, pour ne reprendre mes études au collège que trois années plus tard, en 1948, à cause des hostilités. Je mettais les bouchées doubles pour passer l’année suivante le diplôme d’études primaires supérieures. Après la première partie du baccalauréat en 1950, je fus admis au lycée français Chasseloup-Laubat à Saigon pour suivre la classe terminale, en sciences expérimentales. Le corps enseignant (sauf le professeur de viêtnamien) et le personnel d’encadrement sont tous des citoyens français, nommés par le ministère de l’éducation nationale de Paris. Evidemment les moyens dont disposait le lycée français furent beaucoup plus importants que ceux alloués au Collège de Mỹtho. En classe terminale, qui fut mixte, j’avais à travailler avec des élèves français, viêtnamiens, cambodgiens, laotiens, indiens, chinois. Quelques années auparavant, le prince Norodom Sihanouk du Cambodge avait également été élève du lycée. Après la deuxième partie du baccalauréat, je revins à Mỹtho pour demander à travailler comme professeur au collège Le Myre de Vilers. Ma demande fut tout de suite acceptée par le directeur M. Hồ văn Trực, mais ce n’était qu’une velléité de jeunesse, car il y avait l’ordre de mobilisation générale des jeunes gens titulaires du diplôme d’études primaires supérieures.

Libéré des obligations militaires et travaillant déjà dans l’enseignement, je suis revenu, quinze ans plus tard, au Lycée Nguyễn đình Chiểu, alors en plein développement, et, accompagné du docteur Trần công Trực, président de l’association d’anciens élèves du lycée, je suis venu m’incliner devant les tablettes des professeurs morts pour le pays, et saluer le professeur Phùng văn Tài en sa classe pour lui exprimer ma profonde reconnaissance et aussi pour exhorter nos cadets à bien travailler pour s’assurer une bonne carrière dans l’avenir. Au soir de la vie, je pense que les années passées au collège de Mỹtho ont été les plus belles de ma jeunesse. Le Lycée Nguyễn đình Chiêu est aujourd’hui devenu l’un des plus grands, sinon le plus grand des centres d’éducation du delta du Mékong. Ma femme, également ancienne élève du lycée Le Myre de Vilers, et moi-même, nous sommes tous membres de l’association pour l’Europe d’anciens élèves des Lycées Lê ngọc Hân et Nguyễn đình Chiểu.